SOPHIE BARTHELEMY
Je tiens à ma liberté et à mon émancipation
ODEXPO : Présentez-vous en quelques phrases : qui êtes-vous et quel est votre parcours artistique ?
SOPHIE BARTHELEMY : J'ai été formée dans une école des Beaux-Arts dans les années 1990; à cette époque, on ne parlait quasiment plus de peinture ou de Beau (considéré comme un gros mot) mais d'art conceptuel, ce qui a contrarié la vision et l'idéal que je me faisais de l'art. Il a fallu que je m'accroche et j'ai finalement consenti à ouvrir mon esprit à cette appréhension de l'art de mon époque. A la sortie de cette école, diplôme en poche je pratiquais l'art-vidéo, je m'étais prise de passion pour la "lumière électronique". A la faveur d'un prix reçu pour une de mes oeuvres dénonçant la déforestation en Amazonie - et aussi parce qu'au même moment on apprenait que des indiens avaient été massacrés à des fins mercantiles - j'ai pris conscience que j'avais forcé ma nature et que je ne pouvais pas adhérer à ce monde de l'art contemporain, ça ne collait pas à ce que je suis. J'ai tout abandonné et je me suis retirée dix ans près d'une forêt. Le fait d'être au contact quotidien avec cet environnement grandiose m'a reconnectée avec ce que je suis intrinsèquement. Et c'est là que mon besoin de créer est revenu; j'ai compris que la création était l'endroit précis où je pouvais trouver une consolation et apporter ma contribution à ce monde, aussi petite soit-elle ! Comme je le dis souvent "on peint pour recréer le monde".
Je me suis donc attelée à peindre et durant dix ans, j'ai dû beaucoup travailler pour trouver mon écriture. J'avais beau avoir passé cinq ans dans une école des beaux-arts, il me semblait que je partais de zéro. J'en ai beaucoup bavé avant de parvenir à dialoguer avec une toile et comprendre ce que j'étais en train de faire! Je me suis ensuite confrontée à ce qui se fait aujourd'hui en matière de peinture, par le biais d'expositions auxquelles j'ai participé: il fallait que je me forme aussi au contact d'autres artistes. Aujourd'hui je suis installée dans ma pratique, la peinture est mon activité principale. Je ne cesse pas de peindre, c'est mon équilibre, mais je me tiens malgré tout à distance des gros circuits d'exposition, comme les salons, les foires, et tout ce qu'un artiste est censé faire pour se faire connaître. Je tiens à ma liberté et à mon émancipation et quand je collabore avec une galerie, c'est uniquement si je sens que nous sommes en phase.
O : Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?
SB : En peinture, j'ai été nourrie par beaucoup, beaucoup de peintres. Au tout début j'étais attirée par des oeuvres figuratives un peu naïves, comme celles de Raya Sorkine pour ses figures aux grands yeux. Je me suis mise à peindre des figures, les regards y étaient importants. Il y a eu toute l'influence de la peinture slave dont, le plus connu, Chagall! j'aimais cette forme de naïveté, de joie et cette liberté de représentation. Avec le temps, il est devenu évident pour moi que ce qui m'attirait et me nourrissait le plus, c'était les peintres qui travaillaient particulièrement leurs couleurs. J'ai beaucoup de mal avec les peintures qui ne respectent pas les couleurs, qui sont comme barbouillées sur la toile. Les couleurs ont une puissance, une vibration, qui participent à l'effet d'un tableau sur le spectateur. Pour ma part, j'ai déjà pleuré devant une toile juste à cause d'une couleur, comme ce rose particulier d'un tableau de Gauguin vu au Grand Palais il y a quelques années: la lumière de ce rose m'a submergée. Il y a eu aussi un voyage à l'île Maurice: j'étais devant un lagon à observer cette eau translucide, le temps était nuageux, et tout à coup le soleil est apparu, le lagon s'est illuminé, c'est devenu un bleu turquoise lumière. Je me souviens là aussi d'avoir été submergée par cette beauté et avoir dit sous l'émotion "Dieu existe!". Je nourris donc mon esprit, ma passion de la peinture et je dirais même mon âme, auprès de toutes les peintures pourvues de merveilleuses couleurs (qu'il s'agisse de peintures figuratives ou abstraites) mais aussi tout simplement dans la nature qui nous offre absolument tout. Ensuite, je suis particulièrement sensible à des peintures qui ont une part de mystère, qui ne donnent pas tout à voir, qui évoquent par exemple l'Invisible. Je pense à Odilon Redon dont certaines oeuvres sont comme habitées. Une des plus grosses émotions que j'ai eues c'est à Florence devant la Naissance de Venus de Botticelli. Nous avions étudié ce tableau aux Beaux-Arts à partir de reproductions bien entendu. Mais quand je me suis retrouvée devant l'original, les couleurs n'avaient strictement rien à voir; elles étaient d'une telle douceur, ce tableau avait une présence incroyable! Avec les années, je travaille de plus en plus à lâcher le rationnel et à me laisser traverser pour autre chose et ce sont mes ressentis, mes sensations principalement qui me font oeuvrer en peinture.
O : Comment décririez-vous votre style ou votre approche artistique ?
SB : Je me définis comme peintre figurative à tendance poétique . Et aussi coloriste. Je peux peindre des portraits, des paysages, des natures mortes et aussi des choses moins définies. J'ai souvent di que la "forme" importe peu, c'est ce qui en émane.
Je dirais que je ne me confine pas dans un sujet. Je suis le fil de mon évolution sans trop savoir où ça va me mener , je me veux la plus fidèle possible à ce qui me traverse même si je n'ai aucune certitude que cela aura du sens ou que cela sera compris ou plaira au final. C'est très important d'être fidèle à soi-même et à ce qui se vit dans sa recherche picturale personnelle. C'est même tout l'enjeu d'une vie de peintre. Il n'y a rien de pire selon moi que d'avoir trouvé une recette, et de ne faire que ça toute sa vie. Il y a ce phénomène dans notre métier où on vous a connu avec un style, un sujet, et parce que vous avez eu du succès, parce que vos oeuvres se vendent, vous vous retrouvez à être un "produit". Je fais en sorte qu'on ne m'enferme jamais dans une catégorie! et ça m'a valu de perdre des collaborations.
Ce que je peux dire, c'est que je peins en général en séries. Par exemple, à une époque, j'ai peint des Saltimbanques. A une autre époque j'ai peint des poissons. Il y a eu aussi des périodes "couleur": j'ai eu ma période rose, puis ma période bleu turquoise.
Si je regarde l'ensemble de mon travail sur des années, je constate qu'il y a eu des paliers, que ce n'est pas avec rationalité que je les ai franchis mais en suivant mon instinct.
O : Quelles thématiques ou questions abordez-vous dans votre art ?
SB : Ce n'est pas tant le sujet lui-même qui m'importe que la façon dont je le peins. En fait le sujet est un prétexte. Je n'ai pas de revendication particulière, je suis juste passionnée de couleur. Bien sûr si je peins un personnage, mon attention ne sera pas la même que sur un paysage. Un personnage a une âme, un paysage en a une aussi en quelque sorte, mais je n'apporte pas tout à fait le même soin aux deux. Le point commun de tous, c'est ce qu'ils dégagent. J'ai choisi ce métier pour oser la DOUCEUR. Je dis souvent que je peins pour contrecarrer le cynisme du monde. C'est mon but. Je n'en ai pas d'autres. J'ai une posture "simpliste" aussi en réaction à tous les blabla et autres masturbations qui entourent le monde de l'art, car j'ai été moi aussi formée à penser mon art avant même de toucher un pinceau, ce que je trouvais complètement idiot. Aujourd'hui je peins par pur plaisir et je fais ce métier à ma façon, en suivant le rythme qui est le mien, c'est-à-dire lent, et en me tenant éloignée de toute injonction de modernité ou d'avant-garde.
O : Décrivez votre processus créatif : comment passez-vous de l’idée à l’œuvre finale ?
SB : Je ne commence jamais sur toile vierge. Je démarre toujours par un gros chaos de couleurs, non pas un barbouillage infâme mais un ensemble d'à-plats aléatoires de couleurs vives qui me ravissent déjà. Ensuite je me mets en mode méditatif, sans pensée, je m'assieds et je laisse aller mon imaginaire dans ce magma. Je laisse les images mentales arriver, je cherche quelque chose qui vaille le coup. Bien sûr dans un magma on peut tout voir: un visage, un chien, ou que sais-je...le but n'est pas de faire n'importe quoi: si je vois un chien je ne vais pas forcément décider de le peindre. Selon la série sur laquelle je travaille (personnages, paysages, etc) je décide que le sujet sera celui-là. Et alors la question qui va se poser c'est comment ce sujet va prendre sa place dans ce magma? Quelles couleurs je vais garder? Quelles forme ou fulgurance est la plus intéressante? Quelle composition serait intéressante et remettrait en question ce que j'ai déjà fait? A partir de là je construis le tableau, c'est la phase la plus importante car sans une bonne composition, le tableau est foutu. Je dessine le sujet ou les zones principales avec une craie et ensuite je passe à la peinture. Et là c'est la phase la plus longue qui va me demander en général un certain nombre d'étapes avant d'obtenir la perfection chromatique que je recherche. Je dois à une collaboration avec une galerie cette méthode de travail, que j'ai gardée. Cette galerie m'avait commandé pas moins de quatre-vingts créations sur petits formats, j'avais deux mois pour les réaliser, ce que je trouvais démentiel. Comment être inspirée sur quatre-vingts créations? C'est là où j'ai eu l'idée de commencer par des chaos colorés et de laisser mon imaginaire "faire le boulot". Comme on peut tout voir dans des tâches, j'ai pu peindre ces toiles sans avoir besoin de préméditation.
O : Quel est l'outil ou le matériel indispensable à votre création ?
SB : Je travaille à l'acrylique. Maintenant je travaille avec très peu de couleurs mais je les connais parfaitement. Je sais exactement ce que je peux obtenir en les mélangeant ou en les utilisant en glacis. Je dois en tout et pour tout avoir seulement 10 couleurs. Question matériel, je travaille avec des brosses douces bas de gamme mais qui ne perdent pas leurs poils. J'utilise aussi des crayons aquarellables et des craies sèches.
O : Décrivez votre espace de travail.
SB : Mon atelier fait 20m2, il est pourvu d'une baie atelier qui donne sur le jardin et la porte d'entrée n'est pas loin de la rue car je reçois du public ainsi que des personnes qui viennent prendre des cours particuliers. Un des murs est pourvu de cimaises afin de mettre les oeuvres en condition d'exposition et me rendre compte si elles "fonctionnent" ou non. J'ai plusieurs chevalets car je travaille plusieurs toiles en même temps. Je travaille soit dans le silence soit en écoutant de la musique ou encore des podcasts. J'y passe des semaines entières dans la solitude. Comme il est très ouvert, j'ai une vue sur la nature. On s'y sent vraiment bien.
O : Parlez-nous d'une de vos œuvres qui vous tient particulièrement à cœur. Pourquoi ?
SB : C'est une oeuvre de 2019 qui est dans l'atelier, je l'avais titrée "le Gardien". Elle m'est apparue dans un magma. J'ai deviné le visage penché, les ailes et le coeur rose . J'ai vu la position des mains. Je n'ai eu qu'à le peindre tranquillement, il m'était donné dans l'abstraction du départ. C'est un peu mon ange gardien, celui qui veille sur moi et qui peut toujours me dire quelque chose si je prends le temps de l'écouter. C'est le genre d'oeuvre qui est arrivé à mon insu. De moi-même je n'en aurais pas eu l'idée. J'ai quelques oeuvres comme elle, qui se sont imposées. Cette toile m'a souvent été demandée mais je suis incapable de m'en défaire.
O : Comment gérez-vous les périodes de doute ou de blocage créatif ?
SB : Ce sont toujours des périodes où je n'ai pas d'énergie. Je me suis aperçue que la créativité est une énergie. Quand elle est là, je suis capable de produire beaucoup, ne sentant pas la fatigue et sans notion de temps. Ma créativité semble alors illimitée, je pourrais quasiment peindre des mètres de fresques , avec plein de nouvelles envies et idées! Mais quand pour une raison ou pour une autre, je n'ai plus cette énergie, alors je suis une loque, incapable de faire quoique ce soit de bien. Tout est absolument nul, raté, comme si je n'avais jamais su peindre. Je ne ressens rien, je ne suis pas connectée à la peinture, c'est une catastrophe. Je suis alors infernale, comme énervée, me sentant inutile, bref ça ne va pas du tout! Il faut alors que je l''accepte comme si c'était normal d'avoir ces périodes en creux. Je fais autre chose, je vis autre chose, je pars marcher ou en vacances. En général, la nature me requinque. La beauté des paysages et le fait d'être dehors me nettoient l'esprit. Il faut que je ne pense plus à cette peinture, que je l'oublie totalement pendant un temps. Et puis arrive ce moment où je retourne à l'atelier. En général j'ai retourné tous les tableaux en attente. Alors je les regarde de nouveau et là le fait de les découvrir avec un oeil neuf relance ma curiosité et ma quête. En général ma créativité est relancée quand je repars de ces vieux magmas.
O : Où voir vos œuvres ?
SB : Virtuellement, on peut bien sûr les voir sur mon site Odexpo. Elles sont aussi sur les sites de vente en ligne Riseart et Art Majeur.
Je suis aussi sur Instagram.
La dernière galerie avec laquelle j'ai collaboré était celle de Marie Jousse, la Galerie Eugène à Laval.
Sinon on peut venir les voir à l'atelier directement qui se trouve en Charente Maritime , près de La Rochelle.
O : Le mot de la fin…
SB : L'art est un langage universel. Quelles que soient les époques qu'elle ait traversées, l'humanité a toujours eu besoin de créer ou de se nourrir d'art.
Aujourd'hui comme hier, les artistes ont leur part à faire et l'internet permet désormais de partager très facilement nos messages. A nous de savoir nous adapter à cette évolution.
Je remercie Odexpo, plateforme que je n'ai jamais quittée.
En (sa)voir un peu plus...