JC K.LO
ODEXPO : Présentez-vous en quelques phrases : qui êtes-vous et quel est votre parcours artistique ?
JC K.LO : Bonjour à toutes et tous! Je suis Jean-Claude CALLAUD, des environs de La Rochelle où je suis né en 1960. Rien ne me destinait à la sculpture, mes premiers modes d'expression étant le dessin, et longtemps, la littérature. En tout, j'aurai été autodidacte, ne m'inspirant toujours que de mes émotions, du regard que je porte sur le monde et les êtres. Une forme de sensibilité parfois encombrante mais plutôt bienvenue, car je lui dois le bonheur de la création, les vibrations ressenties lors des instants d'immersion dans l'argile. Le regard porté sur toutes les formes d'art depuis l'enfance m'a nourri bien sûr, le cinéma et le théâtre aussi. J'ai touché l'argile pour la premère fois à l'âge de 43 ans. EMOTION! Surprise de ressentir si fort et d'emblée le potentiel de cette masse en apparence inerte, si prompte à s'éveiller, s'humaniser... Mon travail est largement axé sur l'Humain, et c'est seul ou presque que j'ai développé au fil du temps mon expression.
On ne m'a pas appris à modeler. J'ai un peu expérimenté le tour, la plaque, le colombin, le raku...Mais ce qui m'attirait, c'était bien de partir d'une masse informe de terre, d'y chercher une âme, un soupçon de vie, et de lui donner corps et esprit. Au fond, tel un metteur en scène de théâtre ou de cinéma, je cherche l'être qui voudra bien interpréter l'émotion que je porte en moi. Regarder le monde, les gens, entendre les nouvelles, vouloir encore espérer, éclairer des chemins, toucher les coeurs, pour tout ça, sans l'être que je découvre dans l'argile, je suis trop petit et seul. Alors, il me faut cet autre, semblable et différent de moi, avec qui développer l'image forte qui touchera juste, il me faut une vérité, l'incarnation d'un être unique et cependant universel... C'est ainsi et seulement ainsi que je créé! Il arrive que nul ne se manifeste, et alors, je dois le dire, je me sens inutile et maladroit. Sans ce sentiment d'être "habité", en relation profonde, le plaisir n'est pas là, et mes mains sont hésitantes...
Je l'accepte, ayant compris depuis longtemps qu'on ne travaille pas seulement pour soi, que créer c'est aller à la rencontre de l'autre, de tous les autres. Exposer, ensuite, complète la démarche.
Mes pièces sont cuites deux fois, la deuxième à haute température, environ 1250 degrès. C'est là que le grès révèle ses teintes originales, si proches des couleurs de la nature. Je fais peu de patine, laissant justement le naturel exprimer de façon brute les traits que j'ai inscrits.
O : Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?
JK : L'Humain reste ma première source d'inspiration. Certes, il est parfois terrifiant, mais aussi fascinant par sa sensibilité, sa complexité, sa créativité. Regarder simplement autour de soi, en soi, en ceux qu'on aime, en ceux qu'on ne connait pas, rencontrer, échanger, écouter, comprendre ou peut-être croire comprendre, ressentir les différences et les lieux de connivence, saisir parfois combien nous sommes seuls dans ce vaste univers, et pourquoi, dans l'amour ou dans la colère, nous voulons tant vivre et que vivre ait un sens. Les expressionnistes m'ont touché, mais aussi les illustrateurs de livres pour enfants, les naïfs, les classiques, pourvu que ce soit émouvant, vrai, sincère.
Bien sûr, il y a le beau, aller vers le beau, vers ce que nous ont légué les anciennes et anciens artistes, il y a les prouesses artistiques et techniques, mais pour moi, la clef, c'est sentir qu'on est" juste" dans le regard qu'on porte, dans ce qu'on donne à voir. JUSTE, précis, sans surcharge, juste dans la sincérité, quitte à être moins dans la performance. C'est ça aujourd'hui qui m'inspire, aller au naturel, et le toucher, et le dire, et l'offrir.
O : Comment décririez-vous votre style ou votre approche artistique ?
JK : Mon style était d'abord brut, ou singulier. Cela tenait au fait que j'étais autodidacte, et aussi à une sorte de bouillonnement intérieur qui voulait dire tant de choses, rapidement, et fortement. Peu à peu, ce style s'est assagi, tout en gardant son essence , celle de l'intériorité. On me dit "expressionniste" parfois, on me dit toujours "expressif", et ce sont les émotions ressenties qui captivent le public. Pas la technicité, d'abord le ressenti. Je continue d'évoluer, un peu de classicisme peut-être s'est invité ça et là, mais je suis encore en recherche de ma signature artistique.
Je sais que toujours l'Humain sera le centre, ses émotions la chair, son âme l'imaginaire. Où cela ira t-il? Possiblement vers une simplification, afin que l'émotion soit de suite palpable. C'est un travail en cours.
O : Quelles thématiques ou questions abordez-vous dans votre art ?
JK : La condition humaine est en fait le sujet. A travers différents filtres que sont l'esprit, le corps et l'âme. Désormais, je dénonce moins, donne peu de visibilité à la barbarie, à la violence, à la bêtise. J'essaie plutôt de créer des ponts pour enjamber les précipices, d'ouvrir des portes et des fenêtres pour sortir de l'enfermement maladif en soi, de tendre aussi vers ce qui nous unit, je vise l'universel. Car aussi différents sommes-nous chacune et chacun, il est des états et des peines que nul n'est en mesure de supporter, et il est également des aspirations auxquelles nous adhérons toutes et tous.
Le besoin d'aimer et d'être aimé, la foi en soi, la peur du temps qui passe, le besoin de sécurité et de justice, la confiance en la vie, le bonheur d'exister.
O : Décrivez votre processus créatif : comment passez-vous de l’idée à l’œuvre finale ?
JK : Je ne fais que rarement des croquis avant de me confronter à la terre crue. Si j'en fais , c'est parfois pour une commande ou une pièce mûrement réfléchie. La plupart du temps, je fais un travail mental intérieur, je trie comme dans le sol, les états, les sensations, j'essaie de les démêler, de les séparer afin qu'une sensation remonte en première ligne. Cele peut prendre quelques jours ou heures, et même il se peut que j'essaie et que je rate, que je me perde et me désespère. Une fois que je sais, que je sens qu'elle est là, j'invite l'argile entre mes mains, et j'attends qu'une arête, un creux, une bosse me donne une ligne à suivre. Ou alors, souvent, je recherche une âme , quelqu'un, quelqu'une qui va incarner l'idée, le sens, l'émotion. Soudain, nous sommes deux, et tout se met en place. Une histoire ou une scène se raconte, et je suis comme sous la dictée divine. Je ne suis pas pratiquant, plutôt agnostique en fait, mais je crois en cette magie, et les instants de création s'apparentent souvent à une prière ou une méditation. Je n'ai pas moi-même mis en place ce "mode opératoire", il s'est imposé en douceur et je le reconnais quand en moi, je ressens ce besoin d'expulser un état pour le transmettre et lui donner incarnation et vie.
O : Quel est l'outil ou le matériel indispensable à votre création ?
JK : Il me faut du grès, de préférence chamotté. Mais je peux m'adapter à tout type d'argile. Cela dit, je connais les grès que j'utilise, et la visualisation mentale des effets et couleurs d'après cuisson joue un rôle important lors de la conception. Le grain chamotté apporte cette touche vibratoire qui peut évoquer la vie, le frisson des états supérieurs. Les couleurs renforcent les sensations de chaleur, de naturel ou plongent pour le sombre dans les ambiances nocturnes.
En dehors de ça, mes mains, des petits outils en bois aussi, des ébauchoirs , des couteaux parfois, des éponges à gratter, des branches ...Tout peut être utilisé en fait. Il faut aussi quelques tournettes afin de suivre sur chaque angle le travail en cours. Changer la lumière est important, elle est révélatrice des défauts qu'on peut ignorer durant des heures. Et bien sûr, il faut cuire dans un four spécial, capable de pousser la température à 1250 degrés.
O : Décrivez votre espace de travail.
JK : Je travaille dans une cabane de jardin, en pierre et parpaings pour la moitié, en extension bois pour la seconde. Cette pièce mesure environ 15 m2 et en général, est en grand désordre. On y trouve la réserve d'argile, les outils, des plans de travail un peu insolites, des étagères avec des pièces anciennes que je n'expose plus que pour les vide-ateliers. Des chiffons sales un peu partout, des bassines, des chaises pour les jours où je reçois quelques amis ou mes enfants pour pratiquer un peu. Dehors, il y a une table ronde en béton à l'abri d'un grand frêne, où jasent au printemps les oiseaux de toutes sortes et où j'aime l'été travailler, entre ombre et soleil.
Je mets parfois de la musique sur un vieux lecteur de CD, ou bien je choisis France Musique. Mais au printemps, quand les oiseaux sont si présents, je me laisse envahir par le bruit charmant de leur vie.
O : Parlez-nous d'une de vos œuvres qui vous tient particulièrement à cœur. Pourquoi ?
JK : Il y a une oeuvre que je n'ai plus depuis quelques mois. J'étais très impatient de la vendre. On m'en disait le plus grand bien, je l'aimais beaucoup. Mais elle tardait à partir. je me disais qu'elle était peut-être trop consensuelle...Parfois, des pièces plaisent à beaucoup de gens, mais on ne les vend pas , ou bien longtemps après leur première exposition. D'autres sculptures plaisent à un moins grand nombre mais sont très vite emportées, car elles suscitent une émotion très puissante à une personne qui ne peut résister. Celle dont je parle "A toi qui viens..." était de la première catégorie, elle touchait beaucoup mais demeurait. Et enfin, quelqu'un l'a prise. Et soudain, j'ai compris qu'elle manquerait sur mes expositions car elle était un pilier. Sans m'en rendre compte, elle occupait le centre de l'espace et son absence se révéla soudain fâcheuse.
Cette sculpture était née de l'angoisse du vieillissement que je constatais chez moi, et par réflexe d'une volonté de dire: "je vieillis, ma chair et mon corps s'abîment, mais je reste vivant et plein d'espoir, d'envie et du bonheur de rencontrer des gens." J'ai en général peu de scrupules à représenter les hommes vieillissants, mais les femmes, c'est plus difficile. Donc, j'ai choisi de représenter une vieille dame , le plus difficile. J'avais l'impresssion d'écorcher la terre, de m'écorcher moi-même, mais je l'ai fait. Et j'ai adoré cette femme sculptée!
O : Comment gérez-vous les périodes de doute ou de blocage créatif ?
JK : Il y a des moments où l'on dépense beaucoup d'énergie et d'argent aussi pour créer. Quand les retours ne se font pas , quand les expositions s'enchaînent et que l'on ne vend presque rien, le découragement finit par s'installer. Et là, on perd un peu le goût de créer, on se dit " à quoi bon?"
Oui, ce sont des choses qui arrivent. Le besoin de rembourser ses frais, le temps investi , et en face, ce sentiment que l'acte de transmission ne s'opère pas tant qu'on le souhaiterait. Et d'enchaîner avec des idées de vacances qu'on ne prend pas , de temps libre qu'on n'a plus...Alors, oui, on cesse un moment de créer. Seulement voilà, ça ne fonctionne pas comme ça: artiste, reconnu ou pas, autodidacte ou pas, artiste, c'est une nature, c'est à l'intérieur de l'être que je suis, que j'étais dès l'enfance alors que nul autour de moi ne s'intéressait à l'art, au point que je me demande encore pourquoi je me suis vu si jeune, artiste, sans bien savoir dans quelle discipline, puisque j'aimais écrire, dessiner, puisque je me voyais faire du théâtre ou du cinéma ou de la musique, mais j'en rêvais de ce frisson du don de mon moi profond.
Donc, quand j'arrête, je suis comme un moteur qui tourne sur trois pattes comme on dit. Je ne suis plus au complet. Alors, toujours, je reprends. Et bien sûr, ces coupures ont le don de relancer l'élan de création, à tel point que le besoin de franchir un palier, encore, se fait plus présent, plus fort et devient une injonction. A partir de là, c'est un nouveau chapitre qui s'ouvre, une recherche qui exige des résultats, une implication qui s'amplifie. Et on a de nouveau besoin de partager avec un public. Et l'Histoire continue...
O : Où voir vos œuvres ?
JK : J'expose dans différents lieux autour de La Rochelle et environs, Ré, Oléron, Brouage... Principalement, donc, en Charente-Maritime, en Vendée parfois, en Charente l'an passé et prochainement dans l'Indre dans une galerie associative située à Mézières en Brenne, Le Moulin. Je loue parfois des espaces, seul ou en compagnie d'amis comme à Mauzé sur le Mignon, au Four Pontet, en mai prochain. Je participe à des festivals parfois, ou bien avec des groupes d'artistes ou associations artistiques, là aussi en louant à plusieurs des salles. J'ai une fois, exposé à la galerie "La Ralentie" à Paris, pour un concours. Je n'ai pas eu de prix à cette occasion, mais il semble que les psychiatres aimaient beaucoup mon travail, lequel était assez déchiré à l'époque. Je lance régulièrement des opérations de recherche de galeries, justement, sans résultat pour le moment, la plupart ne répondant pas, les autres refusant avec une lettre type. Ou bien, lorsque la réponse est positive , les chiffres annoncés font frémir, et là, on parle de loueurs de murs...C'est la chose difficile de démarcher, nous ne sommes pas forcément armés pour ce type d'activité. Idéalement, il faudrait un agent à chaque artiste. Mais en matière d'art, je crois que l'offre est largement supérieure à la demande.
Cela dit, les artistes ont en général la volonté de montrer ce qu'ils font, ne lâchent pas, alors, il y aura peut-ëtre un jour un heureux dénouement...
O : Le mot de la fin…
JK : En résumé, même si tout n'est pas rose dans ma vie, comme en ce monde, je considère cela dit comme une chance d'exercer une activité artistique et de m'inscrire sur un chemin de vie et de partage. J'ai ce bonheur de susciter l'émoi, l'étonnement , la joie ou l'attendrissement, de faire vibrer les âmes et les coeurs. Quand on m'exprime avec force des sentiments où la beauté et la vie sont mises au sommet d'un argumentaire sincère, je reçois d'autrui la force qui me pousse à continuer, à développer. Quand des gens partent ravis de ce qu'ils ont vu de mon travail, qu'ils sont tout sourire et me remercient, alors, je me dis que quelque chose de bon émanant de mes sculptures va demeurer un moment au moins, en eux .
Alors, j'encourage tous les gens qui connaissent ces vibrations intérieures, à s'essayer eux-mêmes, et à visiter les expositions, les musées d'art, à aller au théâtre, au concert, à faire vivre l'art et lui donner la place qu'il mérite vraiment.