PIERRE JONQUIÈRES
ODEXPO : Présentez-vous en quelques phrases : qui êtes-vous et quel est votre parcours artistique ?
PIERRE JONQUIÈRES : Je vois le jour à Paris en 1933. Deux décennies plus tard, sous d’autres cieux, initiation à la typographie, puis à la librairie et ancrage ferme aux métiers de la chose imprimée pratiqués ensuite, tour à tour, ou parfois même de concert : libraire, bibliothécaire, lecteur, correcteur, offsettiste, maquettiste, metteur en pages, lithographe… D’où l'enseignement de quelques-unes de ces branches au Cercle de la librairie, à l'université Paris-Nord et à l'école supérieure des arts appliqués Duperré. En 1976, création de mon propre atelier lithographique pour le plaisir et le travail personnel, mais aussi bien pour l’accueil de peintres, estampiers et autres plasticiens désireux de se familiariser avec la lithographie. Mes propres lithographies, en partie motivées par un constant souci d’expérimentation dans la pratique de l’estampe sont totalement dépourvues de la moindre intention d’introspection ou de métaphysique.
Simplement réalisées dans la plus pure réjouissance, elles s’offrent à qui en éprouvera quelque joie en écho.
O : Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?
PJ : Je ne suis ni un « inspiré » ni un passionné. D'ailleurs, je me garde des passionnés, individus à œillères, obsédés par leur monomanie. Toujours se méfier du lyrisme, du pathétique, du mysticisme, des exacerbés de la sensibilité et des poètes autodéclarés. Comment parler d'influences ? Bien sûr, quoi qu'on en puisse dire, on a vu des Braque, des Matisse, des Redon, des Munch, des Miro, des Manet, Daumier, Lautrec, et autres Picasso. Tous virtuoses et novateurs, auxquels on n'oserait se frotter, mais qui impriment, chacun, le souvenir de gestes, de touches, de sérénité ou de gravité difficilement accessibles. Ce qui ne saurait laisser insensible. Reste le tangible, cette presse — la bête à cornes — merveilleux outil du XIXᵉ siècle, tellement beau qu'il avive le désir de l'empoigner ; le « caillou » — la pierre lithographique — sensible comme une peau humaine que l'on voudrait caresser. Et puis l'heure du jour, le soleil ou la pluie, le froid ou la chaleur, l'oiseau qui passe, l'humeur du moment et les nouvelles du jour… ni plus ni moins.
O : Comment décririez-vous votre style ou votre approche artistique ?
PJ : Je n'ai pas de style et ne sais que mal dessiner. D'une certaine façon cela m'évite la facilité de la répétitivité d'une main infaillible. Il me faut trouver mes sources dans un imaginaire à figurer par d'autres expédients, ce qui implique la recherche constante de techniques et de tours de mains chaque fois différents. Je ne sais si cela peut plaire, mais je m'amuse.
O : Quelles thématiques ou questions abordez-vous dans votre art ?
PJ : Ce n'est pas parce que l'on se mêle d'écriture, de danse, de musique, de comédie, d'imagerie ou de cuisine que l'on puisse s'arroger le titre de faiseur d'art. On est d'abord gens de plume, de danse, de musique, de spectacle, de crayon, de pinceau, de burin ou de casseroles. Et, sans doute, n'est-ce pas même aux contemporains de décerner le titre, mais à la seule postérité.
Cela dit, je « n'aborde » rien de particulier dans mon travail sur la pierre ; ni thématique ni questions sur quoi que ce soit. Il me suffit de trouver un prétexte graphique qui puisse me donner le plaisir de travailler mon caillou. Je n'imagine pas que l'on puisse se lancer dans un travail quelconque sans avoir l'intention d'y prendre un minimum de joie.
O : Décrivez votre processus créatif : comment passez-vous de l’idée à l’œuvre finale ?
PJ : J'ai déjà aussi répondu à cette question. Mais pour qui désire connaître les étapes concrètes de la réalisation d'une lithographie, je le renvoie au chapitre de la lithographie de mon site où il trouvera une vidéo complète sur le sujet.
O : Quel est l'outil ou le matériel indispensable à votre création ?
PJ : En gros et en détail la lithographie nécessite l'existence d'un atelier complet, comprenant une presse à bras, un nombre suffisant de pierres allant du format de la page d'un livre de poche à celui de l'ouverture du plateau de la presse (60 x 80 cm), crayons, pinceaux, (matériel du peintre et du dessinateur), boîtes d'encres de toute couleur, et produits chimiques de toutes sortes. Et l'on peut se passer totalement de l'électricité et de la chose informatique !
O : Décrivez votre espace de travail.
PJ : J'ajoute que mon atelier s'ouvre sur un panorama allant de la plaine au piémont cévenol. Y mettre le pied engage, dès l'abord, le désir et le plaisir de s'y mettre au travail.
O : Parlez-nous d'une de vos œuvres qui vous tient particulièrement à cœur. Pourquoi ?
PJ : Je n'ai rien à dire à ce sujet. Qu'une de mes lithos me soit chère n'a d'intérêt que pour moi et ne regarde que moi. Pour le reste, chacun jugera selon son goût…
O : Comment gérez-vous les périodes de doute ou de blocage créatif ?
PJ : Comme le cuisinier devant ses casseroles vides, j'attends que l'appétit revienne. Et dans l'attente, en périodes de roue libre, il y a la lecture, l'écriture, le jardinage, la balade et les ballades.
O : Où voir vos œuvres ?
PJ : En ce mois de novembre 2024, à la galerie culturelle du centre Leclerc d'Aubenas. En temps ordinaire, dans mon propre atelier, sur rendez-vous.
O : Le mot de la fin…
PJ : Tel le musicien improvisant sur un thème choisi, le lithographe se lâche en total abandon sur cette pierre qui l’invite à la ballade. Miroir de son imagination, la pierre accepte tous les outils, du pinceau à la pointe sèche, en passant par le crayon, la plume ou le grattoir. De la touche la plus réservée aux « cuisines d’atelier » les plus audacieuses, la pierre, tolérante, s’offre aux caresses à fleur de peau comme aux touches les plus fougueuses. Matrice lithographique, la pierre se prête non seulement à toutes les techniques pratiquées sur papier, mais, en outre, à toutes celles que ni le papier ni la toile ne connaissent. Art majeur à part entière, la lithographie originale révèle, en la multipliant, la création unique conçue sur cette pierre magique.
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